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À la Malmaison, l’artiste Carole Benzaken déploie une exposition monographique où se croisent Californie et Côte d’Azur, jazz et contre-culture, abstraction et figuration. Des œuvres commencées à Los Angeles au début des années 2000 dialoguent avec des pièces récentes, recomposant une géographie intime entre deux continents.
Artiste voyageuse. Le terme n’est pas une posture. Il traverse une biographie, un rapport aux lieux, une manière d’habiter la peinture. Carole Benzaken se présente ainsi : « artiste voyageuse ». Voyageuse dans son histoire personnelle, dans les villes qu’elle a habitées, mais aussi dans son propre travail. « Il y a beaucoup de déplacements, un peu comme dans mon histoire. »
À la La Malmaison, à Cannes, l’exposition agit comme un point de jonction. Un espace entre deux rives. Entre Los Angeles et la Méditerranée. Entre un travail commencé à l’autre bout du monde et repris, des années plus tard, après avoir été laissé en suspens.
L’histoire commence à la fin des années 1990. En 1997, Carole Benzaken part à Los Angeles grâce à une bourse du ministère des Affaires étrangères. Elle y restera sept ans, jusqu’au 31 décembre 2003.
Sept années marquées par la lumière californienne. Les palmiers. La mer. La culture musicale. Et surtout le jazz.
Elle s’installe d’abord à Santa Monica, puis intègre un quartier plus difficile, à la frontière de South Central et d’Inglewood. Elle y installe son atelier, à proximité de West Boulevard. « J’étais une étrangère dans ce monde. Mais j’y ai été respectée. »
Dans ce contexte urbain complexe, parfois dangereux, elle peint. Elle filme. Elle accumule des images. Certaines toiles, immenses, sont commencées en 2001 et 2002. Mais elles resteront inachevées.
« Quand on part d’un lieu où l’on sait que l’on ne reviendra pas, on emporte quelques photos, quelques souvenirs. Ces tableaux étaient un peu mes cartes postales. »
En 2003, elle rentre définitivement à Paris. Les œuvres californiennes sont roulées, rangées, laissées dans des malles. Impossible d’y revenir. Trop tôt. Trop chargé.
En 2002, certaines de ces œuvres sont présentées par la galerie Nathalie Obadia. L’une d’elles, intitulée Western, est acquise par les Amis du Centre Pompidou et entre dans les collections nationales.
Peu après son retour en France, en 2004, Carole Benzaken reçoit le Prix Marcel Duchamp. À cette occasion, elle présente une grande frise monumentale de 17 mètres, intitulée Search for the New Land.
Cette œuvre marque un basculement. La suite californienne est mise à distance. L’artiste éprouve le besoin de « couper » avec cette géographie passée. Non par rejet, mais par nécessité intérieure.
« J’étais passionnée par cette Amérique-là. Celle des métissages, de la contre-culture. Mais je ne voulais pas m’enfermer dans une image. »
À Cannes, l’exposition se déploie sur trois étages. Rien de chronologique. Les œuvres des années 2000 côtoient celles de 2011, 2012 ou plus récentes.
L’artiste préfère parler de « suites » plutôt que de séries.
Elle compare la construction de l’exposition à un album de jazz. Un thème. Puis des variations. Des improvisations. Des contrepoints.
Elle cite un album qu’elle affectionne particulièrement : My Favorite Things de John Coltrane. Un standard repris, transformé, déconstruit.
Chaque étage agit comme un « take ». Une variation d’humeur. Une modulation.
Les œuvres dialoguent par échos chromatiques, techniques, rythmiques. Une pièce de 2002 peut répondre à une œuvre de 2012. Une abstraction peut faire face à une image figurative. L’ensemble compose une mélodie générale.
De retour à Paris fin 2003, Carole Benzaken traverse une période de rupture. Les grandes toiles californiennes sont roulées, mises de côté. Elle éprouve le besoin de couper avec cette géographie encore brûlante.
En 2004, elle reçoit le Prix Marcel Duchamp. Pour cette exposition, elle présente une frise monumentale de 17 mètres intitulée Search for the New Land. L’œuvre marque un déplacement décisif. Elle démantèle ensuite cette frise en plusieurs petits panneaux qui essaiment aujourd’hui dans l’exposition.
C’est précisément à cette période, au moment du Prix Marcel Duchamp, que survient l’épisode des flyers.
Un jour de pluie, à vélo, entre son domicile et l’atelier, elle aperçoit au sol un prospectus détrempé pour un restaurant créole. L’image est maculée de blanc, comme en train de disparaître. Elle le ramasse. Le fait sécher. Le conserve.
Le lendemain, même trajet, même météo. Trois autres flyers, altérés différemment. Elle les recueille de la même manière.
Ce geste n’est pas anodin. Elle parle d’archives. D’images en train de s’effacer.
Et c’est là que quelque chose se révèle.
« Tout ce que je n’ai pas pu faire à Los Angeles, c’est à ce moment-là que je l’ai fait. »
À Los Angeles, la peinture était encore trop prise dans la frontalité de l’image. Trop liée à une dimension filmique, presque télévisuelle. Elle cherchait à dépasser le cliché mais restait confrontée à la puissance spectaculaire du lieu.
Avec ces flyers abîmés, l’image n’est plus intacte. Elle est altérée par le réel, par le temps, par la pluie. Elle porte la trace d’une disparition.
C’est exactement ce qu’elle cherchait sans le savoir.
Non pas représenter un paradis, mais travailler son effacement. Non pas reconduire la surface séduisante des palmiers et du turquoise, mais interroger ce qui se joue sous cette surface.
De ces fragments trouvés naît la suite Lost Paradise. Et pour la première fois, l’expérience californienne et le retour européen ne s’opposent plus. Ils dialoguent.
Les deux continents cessent d’être un écartèlement. Ils deviennent un même espace de réflexion.
Carole Benzaken insiste : son sujet n’est ni l’abstraction ni la figuration.
Son sujet est le déplacement.
Comment surgit une image ? Comment une abstraction peut-elle naître d’une image ? Comment préserver le vivant dans la peinture sans sacraliser l’objet pictural ?
Elle compare la surface du tableau à la peau d’un corps. La peau protège. Elle montre. Mais elle n’existe pas sans ce qui se trouve en dessous.
L’apparence peut masquer. Mais elle peut aussi révéler.
Les grandes toiles californiennes, restées inachevées pendant des années, sont enfin reprises et terminées pour cette exposition présentée du 20 février au 21 juin.
Elles coexistent désormais avec les œuvres issues des flyers et les fragments de Search for the New Land.
Le déplacement devient cohérence.
Comme dans le jazz, la mélodie est commune. Mais chaque variation ouvre un nouvel espace.